Un bâton de bambou comme une troisième patte, la seule droite à côté de deux arcs surmontés d’un énorme "cimetière à melons", il arrive. De son accent chantant à peine altéré d’un léger sifflement (trois, quatre dents perdues), il salue. Puis posant le bâton, il s'engouffre dans le siège qu’on lui offre, de l’air de celui qui n’en sortira plus.
Et l’on espère qu’il n’en sortira pas de sitôt. Parce que 70 ans vont se raconter, remonter au hasard d’une réflexion, d’une question. Depuis cinq ans qu’on le connaît, jusqu’ici il causait peu. Maintenant, il raconte. Tranquille. Pas même ému. L’émotion est pour nous, qui l’écoutons. Il raconte sa mère, morte quand il avait deux ans, son père gardien de troupeaux qui immédiatement l’a laissé à l’orphelinat de Nîmes. Il raconte l’orphelinat, où il est resté jusqu’ à 14 ans, le placard toujours vide de gâteaux pour n’avoir jamais de visite, les olives et les sarments de Monsieur le Baron qu’il ramassait à six ans "pour ramasser des sous pour nous", entendez pour l’orphelinat. "Les cochons qu’on élevait, on en faisait du saucisson, et le saucisson, on le mangeait au parloir quand les parents venaient nous voir ; mais pour moi personne ne venait jamais, alors je n’en mangeais point." Il raconte son placement à 14 ans. A choisir entre la mine, le tannage des peaux ou la ferme, il a choisi la ferme. S’il avait pu faire des études, il en aurait fait, mais il n’avait personne pour les payer, alors. Alors il s’est trouvé une famille à la ferme, et un travail, un travail pour la vie, une vie d’ouvrier agricole, 30 ans, chez Monsieur Payan. De cet homme-là, il parle avec émotion. Il raconte son père, qu’il a revu, plus tard, et puis rien. Il raconte son village, Saint-Sauveur-De-Cruzières, où il a tout vu, tout entendu, rien oublié. Il a tout écrit, au long des années, dans des cahiers qu’il garde, trésor de sa vie, cadeau futur à son village quand il n’y sera plus. Il s’arrête, regarde les étoiles, dit qu’il ne les connaît pas par leurs noms, lâche un bon mot et rit de toutes ses quelques dents. Il raconte la Claysse, les villages des environs, le maire, les gens d’ici, ceux qui sont partis, ces grandes petites choses qu’il a vues, entendues, et qui font la vie d’ici, dans cette Ardèche sèche, rocailleuse, aux senteurs infinies. Il raconte, mémoire absolue pour ceux qui n’ont pas vu, ou n’y étaient pas. Il raconte, et chaque mot qu’il dit a toutes les couleurs. Tard dans la nuit noire, il s’extirpe de son siège, reprend son bambou, chante un dernier bonsoir, et se rentre chez lui sans se retourner. Je regarde partir cet homme et son bâton, je regarde s’éloigner Roger Malafosse, encore cinq mètres et je ne le verrai plus. Puis j’aurai besoin de prendre l'encre, la plume, le papier, et dire lentement le Roger qui raconte.
(St-Sauveur-De-Cruzières, Ardèche, juillet 1998)
Postface de l'auteur : Roger Malafosse est décédé le 5 août 2005. Il repose au cimetière de St-Sauveur-de-Cruzières, à côté de Chantal Brel.
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Luc Vandermaelen
Je suis né avec Le Grand Meaulnes. Jusque là, je cherchais. Quand j’ai rencontré Le Grand Meaulnes, j’ai su que j’étais chez moi, au pays d’aventures, au pays de littérature. Mais faire une vie de cela ? Il fallait une autre rencontre, qui a eu lieu, un soir de printemps : Monique Dorsel et son théâtre qui est tout un Poème. Grâce à elle, j’ai mis ma vie en jeu, sur une scène je me suis aventuré en pays de littérature, où j’ai rencontré mes Maîtres, je les ai mis en voix, en espace, Gide, Proust, Pessoa, Borges, Cendrars, Ghelderode, Nizan, Giono, Kazantzaki, London, la liste est longue, on en finirait pas ; depuis bientôt vingt ans je joue la vie. Et ça ne suffisait pas. Je rêvais d’une autre muse, je voulais la musique aussi. La radio a bien voulu de moi, depuis sept ans je dis et j’écoute la musique, et ma voix et la musique s’en vont vers où je ne sais pas. Et ça ne suffisait pas, c’est si large, une vie. Alors j’ai arpenté le vaste monde jusqu’au plus loin, ce bout du bout de mon enfance, Vladivostok, et plus loin encore, avec pour bagages mes yeux, une plume et du papier. Pour voir. Pour vivre, puis écrire pour prolonger la vie. Large la vie. Pleine, littéraire, musicale et mouvante, la vie.
16 commentaires
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Samedi, 28 Novembre 2009 19:14
posté par Jeanfred Faure
Si les cahiers de Roger sont un jour édités, votre texte ferait une magnifique préface! pourquoi pas?
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Samedi, 28 Novembre 2009 07:11
posté par Gisèle Toussaint
j'ai beaucoup aimé ce texte authentique et émouvant, et la fraternité que l'on devine.
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Vendredi, 27 Novembre 2009 18:13
posté par
Achache Roger
j'ai lu ce texte intégralement et cela m'a beaucoup ému .
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Il est profond en humanité ,il réveil en moi un sentiment de fraternité ,d'humilité . Du fond du coeur je félicite Luc et j'aimerai avoir la chance de 'l'entendre lire ses phrases
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Jeudi, 26 Novembre 2009 23:03
posté par boulouis james
Bonsoir cher Luc!!
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pema vient de me faire lire ce texte,comme nous parlions,enfin je lui parlais,du St Sauveur que j'ai connu etant petit..mes souvenirs..Et le Roger en fait partie!!quand il venait a l'ancienne friterie,au bord de la piscine,que l'on mettait le cubis sur la table,qu'il ne voulait pas de mais parce que c'etait pour les poules...Qu'il se levait de table pour aller 'arroser' le sapin,quand on le raccompagnait,aussi chancelant que lui pour avoir bu autant de vin,chez lui au dessus du pont,dans sa chambre/maison...
joli texte.....a bientot peut etre...
james.
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Jeudi, 26 Novembre 2009 19:27
posté par
régine
le hasard me fait lire vos mots que je trouve fort émouvants et justes en peu de mots...je m'y vois je le vois.
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Merci
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Jeudi, 26 Novembre 2009 17:59
posté par Hadelin PIERRE
Quelle humanité dans ce texte ! Merci de cette rare forme d'écriture.
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Jeudi, 26 Novembre 2009 13:07
posté par Monique Manceaux
Coucou Luc, je te connaissais un talent d'orateur,et de diseur et d'interprète, voilà que je te découvre un talent d'écrivain... Que du bonheur ! alors à quand la suite ? Bises, Monique M
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Jeudi, 26 Novembre 2009 09:46
posté par Luc Devoldere
Cher Luc,
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On veut lire plus:
"Continuez donc vos ouvrages; c'est une preuve d'attachement à la vie que de composer des livres", disait Madame d"Épinay à l'abbé napolétain Galiani.
Luc Devoldere
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Jeudi, 26 Novembre 2009 08:21
posté par
Colette Nys-Mazure
J'aime qu'un homme retrace son chemin avec reconnaissance, comme le fait Luc, qu'il évoque l'élargissement progressif de l'horizon; tout à la fois les racines et les ailes.
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Et j'aime qu'il soit à l'écoute de la voie/voix si différente de Roger dont le parcours a été beaucoup moins libre que le sien, mais dont il met en lumière la force, la qualité humaine.
Merci, cher Luc, Colette
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Mercredi, 25 Novembre 2009 23:45
posté par Marie-Astrid
Bonjour Luc!
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J'ai lu le texte, je l'ai aime et, comme d'autres apparement, j'en veux plus...est ce que tu vas le refaire vivre encore un peu le Roger ou etais ce juste trois petits tours et puis s'en vont? Au plaisir de te revoir (et d'avoir de tes nouvelles)!
Je t'embrasse.

