Mercredi, 25 Novembre 2009 12:09

Jane Birkin

Écrit par Alain Bertrand
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Le jeans moule le derrière comme une louche à fromage blanc. On l’imagine ferme à l’époque des chercheurs d’or, tendre et moelleux à Woodstock, coulant depuis l’invention du Mc Do. Le fond de culotte a suivi les courbes de l’affinage: d’abord flottant et pratique, il opéra un touché-collé des parties sensibles jusqu’à déshabiller l’homme et la femme sans qu’il soit besoin d’ôter son pantalon. La sensualité qui s’en dégageait – le jeans couvre désormais les genoux comme si on avait oublié de le remonter après un tour aux toilettes – le vertige même causaient des émois cutanés, des accrochages en ville, des rapprochements inévitablement scabreux, des plongées dans les salles obscures.
James Dean et Marlon Brando musclaient les affiches de cinéma, tandis que Marilyn Monroe flottait dedans comme dans une piscine bleu de Gênes. Vint le temps où, au lieu de le voir sur écran, on enfila le jeans comme une preuve qu’on avait grandi. Le poil moustachait, le blouson noircissait, les boutons évitaient de spéculer plus avant que la braguette. Le monde avait des rondeurs de fesse en goutte d’eau, et il n’était pas un pas derrière une femme qui ne modifiât le galbe du trottoir. On en revenait à la toile de tente, au fromage de chèvre, et on s’affalait sans craindre de se mouiller ailleurs qu’à la bouche des filles.

Pour le reste, ça causait le matin, l’après-midi, et même au dessert.

Et après ? Le moulage figeait si bien la matière qu’arracher le jeans, c’était comme enlever la croûte d’un camembert.  En sorte qu’on dormait dedans, fuselés et rivetés, jusqu’à la mue d’été: le jeans devint une seconde peau, à l’image du ciel.

Cette évolution, que n’aurait pas renié un paléontologue, dota l’espèce humaine de pattes d’éléphant. Il fut question, brièvement, de changer le monde. Le passage du pantalon étréci au pantalon flottant ouvrait la voie à la  chute de reins et de jeans. Que faire quand le pantalon tombe tout seul ? Remonter les bretelles rappelait les misères de la grande crise de 29 ; dès lors, on conçut de baisser sa culotte le plus souvent possible et de ne la remonter qu’en cas de coup dur, soit pour lancer quelque slogan, quelque pavé, quelque rockeur.

On voyagea pour découvrir des fromages népalais. On improvisa des paradis artificiels à Katmandou. A Amsterdam, on dissimulait les plaisirs fumigènes dans les roues de Gouda. C’était le temps des seins menus et des douceurs sur canapé. La fermeture ouverte depuis l’éclair du nombril, le tee-shirt blanc, Jane Birkin improvisait des cambrures à l’anglaise. Il s’en suivit une mode pour la chanson lascive et l’ostéopathie.

On rêvait de faire l’amour avec son corps à elle.
On le faisait, mais uniquement avec le sien.

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Alain Bertrand

Alain Bertrand

Alain Bertrand est né à Gand comme Pierre Louys et vit à Bastogne comme personne. En attendant l’éternité (ou le néant), il enseigne des idées non reçues à des jeunes gens charmants et naïfs. La mixité étant rare dans l’enseignement technique, il use son temps à écrire des essais, des romans et des récits où l’exigence du style fait bon ménage avec la tendresse et l’impertinence. Il aime Jean Forton, Rik Wouters, Alexandre Vialatte ; rêve d’amitié, de rires et de tranquillité ; pratique l’Ardenne sous toutes les coutures, par les chemins creux et les bistrots servant l’Orval tempéré.

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6 commentaires

  • Lien du commentaire Phylomène Lundi, 23 Août 2010 21:30 posté par Phylomène

    On sent ici la vindicte populaire d'un soixante huitard décalé et blasé de cette époque moderne où on peut voir dans nos rues étroites, le caleçon au dessus des jeans de Nîmes (qui viennent en masse de Chine) heurter nos consciences de ce que la paupérisation a fait.De ce qu'elle a fait de nos us et coutumes: un désert social prônant le vice monétaire par dessus tout. On sent ici le gargarisme d'une nostalgie qui -il faut bien le dire- nous fait un grand bien. Merci l'artiste, merci la louche, mort au latex malheureusement indispensable en 2010, mais qui pourrit nos relations usuelles.

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  • Lien du commentaire Anne Boulet Lundi, 30 Novembre 2009 20:38 posté par Anne Boulet

    ça relève le moral au moins aussi haut que les bretelles le pantalon!
    Amitiés
    Anne (de Rechrival et bientôt de Val Maravel)

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  • Lien du commentaire Rocambole Dimanche, 29 Novembre 2009 20:06 posté par Rocambole

    Bravo Alain ! La sensualité à l'état pur. Quand on pense que cette jolie fille fragile a été entraînée par son beau Serge dans des partouzes interminables.

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  • Lien du commentaire Casterman Jeudi, 26 Novembre 2009 11:29 posté par Casterman

    Bravo pour ce parfum d'orval, depuis longtemps j'en avale de longues gorgées; de l'ivresse en gardant la légèreté et de surcroît, cette touche d'amertume, bon choix, l'ami. Pour ce bout de texte merci, j'aime bien. Dommage qu'en baissant les jeans pour prendre, un peu, bcp (ou pas du tout) le plaisir le + souvent possible -comme pour l'orval, hé, hé - on se soit fait baiser si souvent et, pas seulement avec legèreté ni pour des choses futiles. Bonne route.
    Philippe

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  • Lien du commentaire liv quackels Mercredi, 25 Novembre 2009 16:26 posté par liv quackels

    "Le jeans moule le derrière comme une louche à fromage blanc." J'avoue que j'ai déjà vu plus poétique comme métaphore. J'en ai limite des hauts le cœur... :-/

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  • Lien du commentaire Ph. Mathy Mercredi, 25 Novembre 2009 16:00 posté par Ph. Mathy

    Un humour qui naît d'une fine observation soutenue par une langue inventive. Un bonheur de lecture !

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"Mieux vaut encore prendre à pied et mal habillés le chemin de nos sexes et y camper au milieu de nos propres déchets ; du moins ne tolérer aucun autre véhicule dans notre petit parc automobile. C'est ainsi que nous entretenons la vie, éternellement, où qu'elle traîne, et nous entraîne, emportés que nous sommes par quelque aimable visage qui nous renvoie, effroyable, notre propre reflet."
Elfriede Jelinek, Lust