Lundi, 19 Juillet 2010 21:37

À peu près la seule chose qui me manque

Écrit par Patrick Delperdange
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On sonne chez moi en pleine nuit. J’espère que ça va s’arrêter, mais on insiste. Je finis par aller ouvrir, c’est Claudia. Elle entre en trombes dans l’appartement, elle a un grand sourire et elle ne voit même pas ma tête toute chiffonnée d’avoir été réveillé en sursaut à deux heures de matin.
« J’ai trouvé ce qu’il te manquait », dit-elle en montrant le sac plastique qu’elle tient en main.C’est une obsession chez Claudia depuis qu’on se connaît, enfin, une de ses obsessions. « Il te manque quelque chose », a-t-elle déclaré. Ça devait être la deuxième ou la troisième fois qu’on couchait ensemble. « Il te manque quelque chose. Mais quoi ? » Depuis lors, cette question n’a cessé de la turlupiner, et elle est revenue dessus à chacune de nos rencontres ou à peu près. Cette fois-ci, à en juger à son air réjoui, on dirait bien qu’elle a trouvé.
« C’est quoi ? » je lui demande, en essayant de ne pas avoir l’air trop impatient de découvrir enfin ce qui me manque, aux yeux de Claudia s’entend.
Au lieu de me répondre, elle sort de son sac plastique une boîte en carton, manifestement une boîte à chaussures. Il y a encore la marque sur le côté, ainsi que l’étiquette avec la pointure, genre 35, beaucoup trop petit pour moi.
« Attends, elle me dit, ne t’énerve pas. Je l’ai mis là-dedans parce que je ne savais pas comment le transporter. »
Elle pose le carton sur le sol, dans l’entrée juste devant la porte de l’appartement. Je me penche pour observer alors qu’elle soulève le couvercle. Au fond de la boîte, sur une couche d’ouate, il y a une sorte de boule qui luit faiblement, de la taille d’une balle de tennis. Je cligne des yeux. On dirait bien que cette boule est faite d’une matière molle et opaque, traversée de minuscules éclats lumineux de couleur bleue.
Je regarde Claudia un instant. Elle s’est accroupie elle aussi et sa jupe remonte sur ses cuisses.
« Qu’est-ce que c’est ? je demande. Un jeu ?
– Mais non. C’est ce qui te manque.
– Ah. »
J’observe à nouveau la boule. Les étincelles bleues s’enroulent sur elles-mêmes, très lentement, s’approchent de la surface puis replongent vers le milieu, comme animées d’une vie paresseuse. Je tends la main pour m’en emparer, mais Claudia me retient.
« C’est fragile, dit-elle. Fais-y bien attention.
– Tu es sûre que c’est ça qui me manquait ?
– Certaine », dit Claudia.
Après ça, je souris, et elle sourit aussi, et on se redresse quasiment au même moment, je la prends contre moi et je passe la main sur ses fesses, je soulève sa jupe qui ne demande que ça, et j’oublie complètement la boîte à chaussures et son contenu pour un bon moment.
Quand on a fini, je repense à la boîte et je vais y jeter un nouveau coup d’œil. La boule s’y trouve toujours, sur son nid d’ouate mais on dirait bien qu’elle a grossi. Aucune balle de tennis ne fait cette taille.
Claudia est en train de se rhabiller. Elle s’approche de moi pour m’embrasser, puis elle sort, en disant : « A demain. » en s’adressant à la boule lovée dans sa boîte.
Je ne songe plus à ça pendant la journée, parce que je dois régler un millier de problèmes avec des clients qui se sont apparemment ligués pour débarquer ensemble au magasin où je travaille. Quand je rentre chez moi le soir, je trouve la boîte à l’endroit où je l’ai laissée. Cette fois, cela ne fait plus aucun doute, cette boule grossit. Elle n’a presque plus assez de place dans le carton à chaussures, et de nouvelles taches de couleur sont apparues à l’intérieur. Je pose un doigt à la surface, et je sens une matière caoutchouteuse et rêche à la fois.
Claudia ne donne pas signe de vie ce jour-là, mais ça n’a rien d’étrange, elle a l’habitude de disparaître sans me prévenir, parfois plus d’une semaine. Je n’ai jamais posé de questions, mais il m’est arrivé de la croiser en ville, accrochée au bras d’un type que je connais vaguement, le genre de gars à s’épiler la poitrine et à manger des légumes verts.
Je m’éveille cette nuit-là et j’aperçois une lueur qui provient de l’entrée de l’appartement. La boule a maintenant la taille d’un ballon de foot, elle écrase le carton à chaussures et elle menace de rouler sur le parquet. En la fixant de manière très attentive, j’ai l’impression d’identifier certaines des taches lumineuses qui circulent en son sein. Je vois une tête de Mickey, avec ses deux grandes oreilles, une ancre de navire, un entonnoir. Je vois le visage de quelqu’un que je ne connais pas.
Je ne parviens pas à me rendormir. Je travaille à moitié assommé et, quand je rentre le soir, je dois pousser la porte pour l’ouvrir. La boule occupe la moitié du couloir.
Je la dépasse en prenant garde à ne pas la toucher, et je vais chercher une brosse dans le placard. De l’extrémité du manche, je pousse la boule dans le couloir d’un coup sec.
Elle atteint l’escalier, dévale les marches et disparaît, avec un bruit d’évier qui se vide.
Le téléphone se met à sonner. J’hésite un moment, puis je décroche.
« Alors ? demande la voix réjouie de Claudia au bout du fil.
– Bien essayé », dis-je.
Et je raccroche.

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Patrick Delperdange

Patrick Delperdange

Patrick Delperdange est né en 1960. Il vit et travaille à Bruxelles. Il a publié plusieurs ouvrages en littérature jeunesse (la trilogie L’œil du Milieu et Ishango chez Nathan, Julien d’Ombres chez Gallimard, Comme une Bombe et Tombé des nues chez Mijade). Il est par ailleurs scénariste de bande dessinée. Il est également l’auteur de Coup de froid, un roman noir paru chez Actes Sud, ainsi que de Chants des gorges, publié en 2005 par Sabine Wespieser Éditeur, roman qui a remporté le Prix Rossel, prix littéraire le plus important de Belgique francophone.

Site internet: patrickdelperdange.e-monsite.com

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22 commentaires

  • Lien du commentaire P. Delperdange Dimanche, 05 Septembre 2010 08:11 posté par P. Delperdange

    Comme quoi, certains lecteurs découvrent parfois dans un texte des choses dont la présence a échappé à son auteur. Mais à présent, c'est fait, cher Marc, j'ai compris ce que vous tentiez de me dire subtilement, et que je refusais de voir. (J'espère que je ne vous ai pas fâché avec mes facéties? Je ne sais même plus pourquoi le mot "esquive" est apparu sous mes doigts lorsque j'ai pensé à vous...)

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  • Lien du commentaire Marc Reisinger Samedi, 04 Septembre 2010 14:10 posté par Marc Reisinger

    "Une lueur","des taches lumineuses"..."une tête de Mickey"... "le visage de quelqu’un que je ne connais pas"... Rien à voir avec une télé, mais bien avec l'art de l'esquive. Bien à vous.

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  • Lien du commentaire P. Delperdange Vendredi, 03 Septembre 2010 19:48 posté par P. Delperdange

    Cher Marc, j'ai la faiblesse de répondre aux questions qui ne me sont pas posées, particulièrement lorsqu'elles émanent de professionnels de l'esquive. N'y voyez aucune attaque personnelle, et sachez que l'esquive est, à mes yeux, un sport qui mériterait son inscription aux olympiades. Pour en revenir aux futilités, non, non, non et non, mon texte n'a rien de cathodique ni de parabolique. Bien à vous.

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  • Lien du commentaire Marc Reisinger Vendredi, 03 Septembre 2010 09:58 posté par Marc Reisinger

    Patrick, vous ne m'avez pas répondu. Il est vrai que je n'ai pas posé de question. S'agit-il d'un apologue sur la télé, "seule chose qui vous manque" (ou faut-il rester dans le flou)?

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  • Lien du commentaire Patrick D. Lundi, 30 Août 2010 12:06 posté par Patrick D.

    A Pierre Landrain: j'aime les critiques, je trouve qu'elles permettent de s'améliorer lorsqu'elles sont pertinentes, justifiées, construites. Mais ici, rien d'intéressant, aucun style, sans fond. Perte de temps pour les lecteurs. Dommage... Une prochaine fois, peut-être? Je suis sûr qu'avec un peu d'effort, vous pourriez y arriver.

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  • Lien du commentaire Cécile Ramaekers Samedi, 28 Août 2010 13:52 posté par Cécile Ramaekers

    Une petite bête curieuse qui a piqué ma curiosité, bien joué, bien écrit.
    L'évolution de la bête m'a vraiment fait penser à une autre histoire, celle pour les enfants et dont le titre est "les dragons, ça n'existe pas", vous connaissez ? Le dragon, qui était petit, de la taille d'un chaton grandit, grandit jusqu'à occuper toute la taille (et même plus) de la maison où il est. Finalement, la mère de l'enfant qui a dit que les dragons ça n'existait pas a bien du se rendre à l'évidence, que celui-ci existe et donc au fur et à mesure qu'on s'intéresse à ce dragon, il rétrécit... il grandissait car personne ne faisait attention à lui un peu comme votre petite bête, boule curieuse. Car si c'est bien une boule d'angoisse, je ne l'ai pas vu comme telle!
    J'aurais bien aimé une vraie fin mais après tout, une fin comme celle-ci laisse notre imagination se nourrir de tout ce qu'elle veut... sauf d'angoisse ;)

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  • Lien du commentaire Pierre Landrain Samedi, 28 Août 2010 10:22 posté par Pierre Landrain

    Rien d'intéressant. Aucun style. Sans fond. Perte de temps pour le lecteur.
    Pierre Landrain

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  • Lien du commentaire Marc Reisinger Mercredi, 25 Août 2010 19:54 posté par Marc Reisinger

    Même pas Belgacom TV ?

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  • Lien du commentaire Thierry Robberecht Mardi, 17 Août 2010 12:48 posté par Thierry Robberecht

    Super ! La fin du texte me laisse avec un vide aussi abyssal que celui de ton personnage. J'aime beaucoup ! Pas le vide, ton récit.

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  • Lien du commentaire Patrick D. Mardi, 10 Août 2010 17:31 posté par Patrick D.

    Cecile, comment vous remercier? Je viens d'apprendre deux choses délicieuses grâce à vous: tout d'abord que j'ai "un nom dans la littérature", mais en outre, que mes oeuvres seront étudiées lors des siècles prochains! Cette fois, je peux enfin cesser d'écrire des textes sans queue ni tête et me consacrer à des choses sérieuses. A côté de cela, vos quelques remarques pas tout à fait positives ne sont que peccadilles, vous l'admettrez. Soyez bénie, Cecile.

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« C’est samedi soir. A côté de chaque confessionnal se forme une file d’attente… Cette fois, c’est pas pour acheter quelque chose. Monika et moi choisissons un curé qu’on connaît pas. Comme ça, il risque pas de se souvenir de nous et de nos péchés si on se recroise. »
S. Savoia & M. Sowa, Marzi (t.2)